L’AGRO-ECOLOGIE EN AFRIQUE

L’agro-écologie, la solution soutenable pour sortir l’Afrique de l’ornière de la faim…

Par Jean-Paul SIKELI, Secrétaire Exécutif de la COPAGEN

1.2.- Un constat amer : Le monde sous la tyrannie de la faim

Le problème de la faim se pose avec une extrême acuité dans le monde où près d’un milliard de personnes subissent de plein fouet le martyr de la faim. Plus du double souffrent chroniquement de malnutrition, sous forme diverse dont la plus répandue est le manque de fer, mais aussi de carences en vitamines A et C ou des déficits en iode.

Deux facteurs ont joué un rôle déterminant dans l’incapacité des nations à réduire de façon significative la faim et la malnutrition. Le premier est celui du désintérêt pour l’agriculture depuis le début des années 1980. Ce manque d’intérêt est manifeste aussi bien dans les discours des chefs de gouvernements que dans les discours des investisseurs privés. Le second est l’idée que la question de la faim se résumerait essentiellement à un déficit calorique, et que l’on pourrait la combattre efficacement simplement en augmentant la disponibilité de nourriture par personne sans tenir compte du caractère adéquat des régimes alimentaires .

1.2.- Les conséquences désastreuses de l’agriculture industrielle

Les émeutes de la faim de 2008 constituent la preuve éloquente de l’échec du système alimentaire international qui a fini par montrer ses limites. Cette crise nous rappelle constamment à quel point le droit à l’alimentation, au-delà des beaux discours, demeure encore une utopie dans de nombreux endroits du globe.

Si la révolution verte a permis une augmentation significative de la productivité en Amérique latine notamment, elle s’est accompagnée en retour de conséquences graves. En effet, elle a conduit à une extension des monocultures et, partant, à une baisse importante de la biodiversité agricole. L’utilisation excessive d’engrais chimiques a également entrainé la pollution des eaux potables et l’augmentation de leur teneur en phosphore et des apports de phosphores dans l’océan.

Les modes de production agro industriels vont de pair avec une remise en cause des modes de vie des communautés vivant dans les zones rurales et la révolution verte l’a confirmé. On s’en souvient, la révolution verte avait induit de profonds changements culturels et sociaux et entraîné un exode rural massif et avec lui, une perte des savoirs et des savoir-faire traditionnels. Pour la majorité des agriculteurs, les profits des débuts se sont bientôt transformés en dettes et nombre d’entre eux, dans l’incapacité d’y faire face, se sont donné la mort.

Les répercussions des modes industriels de production agricole qui peuvent être les plus dévastatrices viennent certainement de leurs contributions à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Au total, on estime à environ 15 % de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre, la portion contributive de l’homme, sous la forme d’hémioxyde d’azote provenant de l’engrais azotés organiques et inorganiques, de méthane dégagé par les terres inondées des rizières et par le bétail et de dioxyde de carbone… De plus, la production d’engrais, d’herbicides et de pesticides, le labour, l’irrigation et la fertilisation, ainsi que le transport, le conditionnement et la conservation des aliments nécessitent des quantités considérables d’énergie, qui sont à l’origine de 15 à 17 % de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine imputable aux systèmes alimentaires .

2.1.- Le contrôle des ressources de l’Afrique, un agenda caché

Devant ces données, comment continuer à attendre des solutions durables de ceux qui ont choisi de faire de la faim dans le monde, un juteux commerce . Assurément, derrière la rhétorique maintes fois ressassée de l’impérieuse nécessité de l’augmentation de la productivité comme condition sine qua non à l’éradication de la faim dans le monde, réside le piège du contrôle de l’agriculture et de l’alimentation par une poignée de multinationale.

De fait, l’Afrique est devenue depuis peu, la cible de certaines agences et officines internationales qui tirent les ficelles dans la reconfiguration des politiques et réglementations foncières et semencières . Il s’agit, en toile de fond, de faciliter à terme, la privatisation à grande échelle des ressources de l’Afrique.

Faut-il en être conscient, les initiatives telles qu’AGRA et la Nouvelle Alliance du G8 pour la sécurité alimentaire et la nutrition, n’ont pas pour vocation de sortir l’Afrique de l’ornière de la faim. Bien au contraire, elles visent à imposer au monde en général et à l’Afrique en particulier un modèle agricole et alimentaire uniforme aux conséquences désastreuses, dont l’aboutissement sera la spoliation des terres des communautés et l’introduction des OGM dans nos champs et dans nos assiettes.

2.2.- Les changements climatiques : de fausses solutions à un vrai problème

Même si une minorité tente de minimiser la portée des conséquences des changements climatiques sur la qualité de notre vie, il est évident que le monde ou du moins la communauté internationale semble avoir compris l’extrême gravité du problème. Cela est d’autant plus vrai que cette problématique figure désormais en pôle position des agendas politiques, tant au plan national qu’au plan international.

Pourtant, ici aussi les solutions proposées sont décevantes. Depuis peu, les Nations Unies s’échinent à vendre un nouveau paradigme agricole dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques : l’Agriculture intelligente face au climat (Climate-Smart agriculture ). 
En effet, une sorte de pacte armé a été scellé autour de ce concept qui devait donner naissance à une alliance lors du Sommet sur le Climat du 23 septembre 2014 organisé à New York par le Secrétaire général des Nations unies. Pour les promoteurs de ce concept, l’Agriculture intelligente face au climat (Climate-Smart agriculture « augmente la productivité et la résilience (adaptation) des cultures de manière durable, favorise la réduction/ élimination des gaz à effet de serre (atténuation), améliore la sécurité alimentaire nationale et contribue à la réalisation des objectifs de développement du pays ».

Mais à bien y regarder, on se rend compte que l’Agriculture intelligente face au climat (Climate-Smart agriculture) est un paravent pour introduire les OGM dans l’agriculture et l’alimentation africaine. Le professeur Calestous Juma avait déjà levé le lièvre en affirmant lors d’une conférence que, l’Afrique avait besoin des OGM pour conjurer les effets pervers des changements climatiques dans l’agriculture. 
La COPAGEN lui avait répondu à ce propos que « l’Afrique n’avait nullement besoin des OGM, même pas pour faire face aux changements climatiques » .

La plupart du temps, ceux qui proposent des solutions inadéquates au problème des changements climatiques ignorent ou feignent d’ignorer le lien étroit qui existe entre les systèmes alimentaires basés sur l’agro-industrie et ce phénomène. Or, il est clair que « la manière dont nous produisons notre nourriture et les étapes traversées avant d’arriver sur notre table sont aussi responsables des émissions des gaz à effet de serre selon les conclusions d’une étude du GIEC » .

On assiste donc à une instrumentalisation du problème des changements climatiques dans l’agriculture devenu le cheval de troie des biotechnologies modernes agricoles.

Ne serait-il pas temps de recourir à des solutions plus durables ?

2.3- L’agro-écologie pour affranchir l’Afrique du joug de la faim

Face aux solutions indécentes proposées pour faire face au péril de la faim, des voix discordantes s’élèvent de plus en plus pour proposer les leurs. En effet, le problème de la faim est bien trop complexe et la question agricole et alimentaire bien trop sérieuse pour les restreindre au seul aspect de la productivité. A vouloir limiter le problème de la faim à la seule question de la productivité, on court le risque par simplification des choses, de perpétuer les erreurs du passé.

Fort heureusement, une partie de l’humanité semble s’en être rendue compte, tant et si bien que depuis quelques années on propose des paradigmes qui sont en rupture avec l’agriculture industrielle. Ainsi, l’agro-écologie a le vent en poupe et fait l’objet d’un intérêt croissant de la part de la communauté internationale. En avril 2008, réunie à Johannesburg, une communauté internationale de 400 scientifiques appelait, au travers d’un rapport (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development, 2009) « à soutenir les petits paysans et intensifier les recherches en agro-écologie». En décembre, l’ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation en a fait son cheval de bataille. Pour Olivier de Schutter, « il faut changer de cap, les recettes anciennes ne valent plus aujourd’hui. Les politiques de soutien à l’agriculture visaient à orienter l’agriculture vers l’agriculture industrielle ; il faut à présent qu’elles s’orientent vers l’agro écologie partout où cela est possible » .

En juin 2011, la FAO publiait un guide opérationnel en la matière, intitulé « comment produire plus et mieux ».

La société civile mondiale n’est pas restée en marge de cette mouvance. Sur le continent noir par exemple, l’Alliance pour la souveraineté Alimentaire en Afrique (AFSA), s’est assignée comme mission, de faire la promotion de l’agro-écologie, en vue de rompre définitivement le cercle vicieux de la faim et en finir avec cette malédiction.

2.4.- Qu’est-ce que l’agro-écologie

L’agro-écologie renvoie à un ensemble de techniques agricoles et agronomiques qui limitent la dépendance des paysans vis-vis des intrants externes. En cela, l’agro écologie est un système de production agricole aux antipodes de l’agriculture industrielle intensive, productiviste et hautement chimique. 
Elle tient compte des processus écosystémiques naturels, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans l’agriculture conventionnelle issue de la révolution verte où l’usage des intrants chimiques reste la norme.

Si l’agriculture industrielle repose sur la simplicité et l’uniformité, il en va certainement différemment de l’agro-écologie qui repose sur la complexité et la diversité, en mettant suffisamment en perspective les trois piliers de la durabilité : viabilité environnementale, compétitivité économique, équité sociale.

Ici on s’intéresse certes à l’homme qui cultive, mais également au milieu dans lequel il produit. Ce n’est pas seulement le fruit de la production qui permet de faire vivre, qui est l’objet d’attention, mais tous les éléments de la chaîne, y compris le sol. « Occupe-toi du sol et tout ira bien », dit un proverbe paysan .

L’agro-écologie repose sur un certain nombre de principes universels clés à savoir : 
– L’amélioration, le renouvellement de la biomasse et l’optimisation de la disponibilité des nutriments et l’équilibre des flux de nutriments ; 
– La recherche de conditions des sols favorables pour la croissance de la plante, particulièrement par la gestion de la matière organique, la couverture des sols et l’amélioration de l’activité biologique des sols ;
– La minimisation des pertes en énergie solaire, en air et en eau par la gestion du microclimat, la récupération des eaux et la gestion du sol, à travers une augmentation de la couverture des sols ; 
– La promotion de la diversification génétique et des espèces de l’agro écosystème dans le temps et dans l’espace ; 
– La valorisation des interactions biologiques bénéfiques et les synergies entre des éléments issus de la biodiversité, pour mettre en avant les processus et les services écologiques clés ; 
– La valorisation des savoirs et savoir-faire paysans et la réduction des dépendances externes qu’il s’agisse d’intrants, d’énergie ou de techniques inappropriées ; 
– La production pour le marché local en favorisant les circuits courts.

Interview de M. Jean-Paul Sikeli (Copagen)

Basé à Abidjan, Jean-Paul Sikeli est le secrétaire exécutif de la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (Copagen), un réseau d’associations, d’organisations non gouvernementales et de syndicats ouest-africains qui défendent une utilisation durable des ressources biologiques africaines et qui s’opposent à l’introduction des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans la sous-région. De passage à Ouagadougou, où il a participé aux « Rencontres internationales des résistances aux OGM » les 22, 23 et 24 avril, il en explique les raisons.

Jeune Afrique : De nombreux spécialistes estiment que les OGM ne sont pas adaptés à l’agriculture africaine. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Paul Sikeli : Je suis de leur avis, et ce pour diverses raisons. Il est bon de savoir que 70% de la production agricole mondiale est assurée par les petits exploitants familiaux. En Afrique, ces derniers cultivent généralement sur de petites parcelles en associant plusieurs cultures à la fois et en intégrant l’élevage à l’agriculture, ce qui est très avantageux pour l’environnement, la biodiversité et les sols. Plusieurs études ont révélé que les exploitations familiales agricoles qui privilégient les approches basées sur l’agro-écologie sont plus performantes que l’agriculture industrielle. Ces exploitations familiales sont pourvoyeuses d’emplois, entretiennent les sols et contribuent à la préservation des ressources de la biodiversité. Elles reposent sur des approches qui valorisent les savoirs paysans, lesquels tiennent compte de la complexité des écosystèmes.

La culture des OGM s’accompagne d’une généralisation des monocultures

La culture des OGM emprunte une voie diamétralement opposée car elle s’accompagne d’une généralisation des monocultures sur de vastes portions de terre. Le phénomène amplifiera donc la concentration des terres agricoles entre les mains des plus riches au détriment des plus pauvres, avec le risque de générer des « paysans sans terre » ou de faire d’eux de simples ouvriers agricoles.

Les OGM ont-ils un impact négatif sur la biodiversité ?

L’impact négatif le plus évident, c’est la réduction de la biodiversité avec la généralisation des monocultures qui vont de pair avec les cultures transgéniques. La culture des OGM entraîne une érosion et une réduction de la base génétique avec des déséquilibres écosystémiques. Or, dans la nature, les éléments de la biodiversité sont comme des chaînons qui s’emboîtent harmonieusement les uns dans les autres. La disparition d’un seul élément de ce chaînage peut conduire à des catastrophes.

Sous l’effet de la pollinisation, les OGM ont aussi la capacité de coloniser d’autres plantes. Les gènes modifiés, une fois libérés dans la nature, vont se croiser avec des gènes d’une autre nature avec le risque d’induire des effets inattendus sur l’environnement et la biodiversité.

Les sols n’échappent pas à la pollution génétique. Au Burkina Faso, si les impacts du coton sur le sol n’ont pas encore été mesurés, certains paysans ont néanmoins constaté qu’habituellement, après les récoltes, les termites s’attaquent aux tiges sèches des cotonniers. Dans le cas du coton Bt, ces tiges repoussent systématiquement les termites. Il faut donc craindre le pire.

Pourquoi adopter une technologie agricole qui ne profite nullement aux États africains et encore moins à leurs populations ?

Les OGM pourraient-ils permettre de mieux lutter contre l’insécurité alimentaire ?

Les OGM n’ont pas été mis au point pour lutter contre l’insécurité alimentaire en Afrique et dans le monde. Ils sont plutôt au service des intérêts mercantiles des grandes firmes biotechnologiques et agricoles. Certains OGM ont été conçus pour lutter contre l’avitaminose, c’est-à-dire la carence en certaines vitamines, dit-on. Ce serait le cas du fameux riz doré (Golden Rice) enrichi en beta carotène. Cette expérience a été un échec, dans la mesure où l’on estime que pour avoir la dose de vitamine requise pour combattre la carence en vitamine A, il faut consommer 3 à 4 kilos de riz par jour…

Un autre argument avancé par l’industrie est que les OGM permettent d’améliorer les revenus des producteurs africains…

Prenons l’exemple du Burkina Faso, qui est en Afrique de l’Ouest le premier pays à avoir accepté l’expérimentation des OGM. L’introduction du coton Bt dans ce pays s’est faite à coups de publicités qui reposaient sur la rhétorique de l’amélioration des revenus des producteurs. Finalement, on s’est rendu compte que c’était une vaste escroquerie, puisque tous les avantages qu’on a fait miroiter aux paysans n’étaient que de la chimère. Non seulement les rendements ont été faibles mais la fibre est de mauvaise qualité. C’est d’ailleurs ce constat d’échec qui a poussé le pays à abandonner cette spéculation.

La question qui mérite d’être posée à présent, est la suivante : pourquoi adopter une technologie agricole qui ne profite nullement aux États africains et encore moins à leurs populations ? Qui a donc intérêt à ce que les cultures transgéniques essaiment en Afrique ?

En fait, dans nos pays, les OGM ne profiteront qu’à une minorité oligarchique qui se partagera les dividendes avec les multinationales, sur le dos des pauvres paysans.

OGM : l’Afrique, terrain de jeu des multinationales !

A l’occasion du 17 avril 2016, journée internationale des lutte paysannes, M. Jean-Paul Sikeli, secretaire exécutif de la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN) nous met en garde contre les OGM, une menace de plus en plus pesante sur les Etats africains.
L’Afrique dans la ligne de mire des puissants lobbies de l’agrobusiness

Depuis plus d’une décennie, les lobbies de l’agro-industrie tentent d’imposer les OGM [1] à l’Afrique. Les efforts déployés par ces derniers pour introduire les cultures génétiquement modifiées dans l’agriculture et l’alimentation africaines ne faiblissent pas. On assiste de plus en plus à la structuration de réseaux et d’organisations à la solde de firmes biotechnologiques telles que Monsanto, qui ont décidé de multiplier les offensives en faveur de cette technologie agricole.

En effet, chaque année, l’ISAAA (The International Service for the Acquisition of Agri-Biotech Applications) produit un rapport annuel sur la situation des OGM dans le monde. Cette initiative ne vise qu’un objectif, celui de faire la promotion des cultures transgéniques en Afrique et dans le monde.

Le plus souvent, c’est sous le couvert d’un discours faussement drapé d’humanisme que les promoteurs des OGM arrivent à faire accepter leurs produits. Sous des arguties spécieuses, comme l’éradication de la faim et de la pauvreté, certaines multinationales et leurs bras séculiers, font miroiter le développement économique des petits agriculteurs, l’emploi pour la jeunesse…
Pourtant, ce discours séducteur cache mal les pressions que subissent certains Etats africains pour ouvrir leurs portes aux OGM. En général, ces derniers se servent de leur considérable pouvoir pour persuader les gouvernements africains de mettre en place des politiques et des mécanismes qui garantiront un fonctionnement sans heurts de l’agrobusiness. Ce sont d’ailleurs ces officines qui tirent les ficelles dans le vaste mouvement de reconfiguration des politiques et règlementations foncières et semencières auquel nous assistons aujourd’hui en Afrique [2].
Des initiatives telles que l’AGRA [3] , la NASAN [4] …. ne sont rien d’autres que des cadres structurels par lequel les multinationales cherchent à pénétrer l’Afrique pour étendre leur marché de semences, d’engrais chimiques, de fertilisant…

Si jusque-là, l’Afrique du Sud était le seul pays africain où les cultures génétiquement modifiées sont officiellement commercialisées, certains Etats africains semblent avoir été contaminés par le virus transgénique. Dans au moins une douzaine de pays, des recherches sont actuellement menées [5] . On assiste dans le même temps à une extension des expérimentations biotechnologiques à d’autres cultures et à des animaux [6].

Les OGM d’échec en échec

En Inde, l’échec du coton transgénique qui s’est accompagné d’une vague de suicides de paysans et les revers essuyé par les multinationales dans les litiges les opposant aux communautés au sujet du brevetage de variétés locales, a considérablement réduit leur influence dans la zone. Elles (les multinationales) se sont donc rabattues sur l’Afrique, qui en raison de la faiblesse des mécanismes de gouvernance, se prête comme un terreau fertile pour les expérimentations transgéniques et comme un marché potentiellement juteux.
Le continent noir dont l’économie et la survie des populations reposent essentiellement sur l’agriculture coure des risques incalculables avec l’avènement des OGM.
Dans la région ouest africaine, le Burkina Faso est le premier pays à avoir accepté les OGM sur son sol, avec la culture du coton Bt. Ce pays constitue pour ainsi dire un laboratoire pour l’expérimentation des OGM en Afrique.
L’expérimentation du Coton Bt s’y est révélé être un cuisant échec, désabusant les paysans. Aucune des promesses annoncées n’a été tenue, ni en terme de quantité, les rendements ayant été faibles, ni en terme de qualité, la fibre étant plus courte. Les paysans burkinabè qui se sont engagés sur cette voie à l’issue incertaine, paient cher la note salée, avec une semence de coton Bt 18 fois supérieure au coton conventionnel. Cette débâcle a obligé le pays à abandonner la fausse route, en rebroussant chemin pour revenir sur ses pas, avec les spéculations classiques.

L’Afrique exposée à d’énormes risques

Au-delà de ces échecs, la plus grande inconnue reste les risques écologiques dont on n’ignore encore la nature et l’étendue. Il faut craindre le pire quand on sait que les dommages écologiques sont graves et irréversibles.
A ce sujet, lors d’une enquête sur le coton Bt au Burkina, des paysans ont témoigné avoir remarqué des choses inhabituelles dans leurs champs. En effet, habituellement, après les récoltes, les termites s’attaquent généralement aux tiges sèches des cotonniers. Dans le cas du coton Bt, ces tiges repoussent les termites. Il en est de même pour les animaux d’élevage tels que les bœufs qui ne sont pas du tout attirés par les tiges du cotonnier Bt, à la différence du cotonnier conventionnel. C’est donc un manque à gagner pour les éleveurs qui devront trouver des substituts au risque de perdre leurs bêtes, faute d’aliments.
On imagine aussi difficilement que la consommation de l’huile de coton par l’homme ne puisse pas avoir de répercussions négatives sur sa santé, quand on sait que la technologie elle-même est sujette à questionnement. Dans le cas spécifique du coton Bt, il s’agit d’introduire une bactérie le Bacillus Thuringiensis dans le cotonnier. Or, il n’est pas exagéré d’avancer que cette bactérie, prétendument inoffensive dans son milieu naturel, peut subir des mutations dans un milieu réceptif tel que le cotonnier et être impropre à la consommation humaine. Les risques sanitaires sont donc élevés et restent la plus grande inconnue dans cette délicate équation. Qu’adviendra-t-il de tous ceux qui ont consommé cette huile, dans dix ou quinze ans ? Personne ne peut le dire avec exactitude.
Devant le constat d’échec du coton Bt, les responsables de la recherche agronomique du Burkina en accord avec les responsables de Monsanto ont décidé dans un premier temps de trouver un palliatif pour relancer le coton Bt en recourant à une solution tout aussi dangereuse : l’apport du glyphosate. Or, ce produit a été jugé de « probablement cancérogène pour l’être humain » par l’OMS. C’est dire, jusqu’où les promoteurs des OGM sont capables de pousser leur logique mue par des intérêts exclusivement mercantiles .
Le Burkina ne doit son salut qu’à la détermination de la société civile qui a fait reculer les firmes biotechnologiques, sous la pression de la plume, des ondes et de la rue. Ces firmes, qui lorgnent actuellement du côté de la Côte d’Ivoire et du Nigeria, veulent liquéfier ou liquider le capital productif agricole des pays africains en imposant des agropoles, à travers un système qui rame à contrecourant de la souveraineté alimentaire. Ce système capitaliste dont les OGM constituent une pièce maîtresse, pâtit du paysage hideux de la mondialisation avec son corollaire d’injustices, de violation des droits des communautés et de déni d’accès des plus pauvres au « statut privilégié d’homme ».
Alors pourquoi prendre tant de risques pour une technologie qui ne profite qu’aux multinationales ?

Jean-Paul SIKELI, Secrétaire Exécutif de la COPAGEN

 

 

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DES OGM POUR L’AFRIQUE : LES ENJEUX ET LE JEU DES ACTEURS…

Par Jean-Paul SIKELI, Secrétaire Exécutif de la COPAGEN

L’Afrique est devenue le nouveau terrain de jeu des multinationales agricoles qui veulent imposer au continent, les OGM qu’elles n’ont pas réussi à introduire ailleurs. Il faut noter aujourd’hui, il y a une la ligne de césure qui se dessine et qui sépare les protagonistes.

D’un côté, il y a les gouvernants africains qui sont de plus en plus emballés par le discours faussement drapé d’humanisme des multinationales et de certains scientifiques qui présentent les OGM comme la panacée agricole des temps modernes pour sortir le monde de l’ornière de la faim; de l’autre côté, il y a une société civile qui mène une veille citoyenne et scientifique et qui considère que les OGM sont une chimère. Mais la ligne de césure n’est pas si étanche, si nette qu’on peut le supposer, parce qu’on trouvera aussi des organisations telles que l’ISAAA qui tiennent des discours laudateurs à l’égard des OGM. Fort heureusement qu’elles ne sont pas nombreuses.

Au plan institutionnel, plusieurs Etats africains se sont dotés d’un cadre national de biosécurité pour faire écho aux engagements découlant du protocole de Cartagena sur la prévention des risques biotechnologiques auquel ils ont souscrit. Certains Etats sont mêmes très avancés dans l’élaboration de leurs dispositif juridiques d’encadrement des OGM. En Afrique de l’Ouest, des pays comme le Sénégal, le Burkina Faso, le Mali… ont une législation sur les OGM. Et la liste est loin d’être bouclée puisque la Côte d’Ivoire a adopté en conseil des ministres, en date du 23 mars 2016, un projet de loi portant régime de biosécurité.

Nous sommes persuadés que cette éclosion normative en matière de biosécurité est suscitée par les forces exogènes du libéralisme économique. 
Il n’y a qu’à s’interroger sur l’identité des institutions qui appuient et accompagnent ces processus pour s’en convaincre. Au plan communautaire, par exemple l’UEMOA, la CEDEAO et le CILSS dans une synergie d’actions, se sont engagés dans un processus de mise en œuvre d’une réglementation sur la prévention des risques biotechnologiques dans l’espace. Le processus est soutenu par la Banque Mondiale.

Dans cette grisaille, il faut relever que le Bénin reste néanmoins une exception avec l’adoption de deux moratoires successifs de 5 ans entre 2002 et 2013. C’est un bel exemple de résistance. 
Certains pays africains ont franchi le cap avec l’expérimentation des cultures transgéniques. C’est le cas du Burkina Faso qui a ouvert ses portes aux OGM depuis 2003, sans s’être au préalable doté d’un cadre juridique conséquent.

La culture en plein champ de cette spéculation a commencé à partir de 2008 à coup de publicité sur ses prétendus avantages en termes de rentabilité économique, de réduction des épandages… Mais au final, les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs. Non seulement les rendements n’ont pas été au rendez-vous, mais la fibre a été de mauvaise qualité. Devant le fait accompli du constat d’échec, les acteurs de la filière cotonnière sous la poussée de la société civile et peut-être piqué par un brin de lucidité, ont décidé de rétropédaler pour revenir aux spéculations classiques.

Mais il n’y a pas que le Burkina Faso. Un pays comme l‘Afrique du Sud a franchi le Rubicon dans l’aventure transgénique : ce pays cultive commercialement les OGM. Certains pays sont, quant-à-eux, au stade d’expérimentation de certaines cultures transgéniques : c’est le cas de l’Egypte (melon, pomme de terre, courge et tomate), du Kenya (patate douce, maïs, coton, au Maroc (tomate), en Ouganda (banane, coton et maïs), en Tanzanie (Tabac), en Zambie et au Zimbabwe (coton, maïs). Cette liste est loin d’être exhaustive. Il y a aussi le Nigeria qui est dans le starting block.

Au milieu des deux extrémités de la ligne de césure, il y a surtout les populations composées des consommateurs, des communautés, des paysans qui sont au centre des enjeux liés aux OGM. Elles sont affublées par des informations contradictoires. C’est là que notre rôle en tant qu’aiguilleurs des consciences s’avère le plus important. L’organisation dont j’assure actuellement la fonction de Secrétaire exécutif, à savoir la COPAGEN, a un rôle d’éducation et de sensibilisation des masses sur les enjeux et les risques liés aux OGM. A ce sujet, beaucoup d’efforts ont été faits puisque de plus en plus de citoyens, de paysans et de consommateurs s’intéressent à la problématique même s’ils n’en saisissent pas toutes les subtilités immédiatement. Notre rôle a été aussi de décomplexifier la problématique en la traduisant en langage simple et accessible à tous pour qu’elle soit comprise par le paysan qui est concerné au premier chef par ce débat. En fait, l’une des stratégies des promoteurs des OGM, c’était de donner une dimension quelque peu ésotérique à la problématique que seuls quelques initiés et autres apprentis sorciers pouvaient comprendre. Nous avons réussi à briser ce mythe.

D’autres mythes encore sont en train de s’effriter, c’est principalement l’argument de l’augmentation des rendements. La situation du Burkina Faso sus évoquée illustre bien cet état de fait. A ce sujet, il est assez intéressant de noter qu’un rapport de la FAO révèle que l’introduction du coton Bt au Burkina Faso, n’a pas eu pour effet d’augmenter les rendements. En 2007, la production cotonnière a atteint des pics au Burkina Faso avec les spéculations cotonnières classiques sans le coton Bt qui a fait naufrage. Pourquoi n’avoir pas écouté prudemment des voix autorisées comme Olivier de Schutter qui prévenait qu’il « ne faut attendre des OGM, aucun miracle » ?

Les OGM ne sont pas adaptés à l’agriculture africaine, et ce pour diverses raisons. 
Il est bon de savoir que 70% de la production agricole mondiale est assurée par les petits exploitants familiaux. En Afrique, ces derniers cultivent généralement sur de petites parcelles en associant plusieurs cultures à la fois et en intégrant l’élevage à l’agriculture, ce qui est en soit très avantageux pour l’environnement, la biodiversité et les sols. Plusieurs études ont révélé que les exploitations familiales agricoles qui ne font pas systématiquement recours aux intrants chimiques, et qui privilégient les approches basées sur l’agro écologie, sont plus performantes que l’agriculture industrielle, en termes de rendement, mais aussi d’efficacité économique, sociale et écologique. Ces exploitations familiales sont pourvoyeuses d’emplois, entretiennent les sols et contribuent à la préservation des ressources de la biodiversité. Elles reposent sur des approches qui valorisent les savoirs paysans, lesquels tiennent compte de la complexité des écosystèmes.

La culture des OGM emprunte une voie diamétralement opposée en ce qu’elle s’accompagne d’une généralisation des monocultures sur de vastes portions de terre. Le phénomène amplifiera donc la concentration des terres agricoles entre les mains des plus riches au détriment des plus pauvres, avec le risque de générer des « paysans sans terre » ou de faire d’eux de simples ouvriers agricoles.

De plus, la conception de la créativité à l’occidentale, dont les droits de propriété intellectuelle sur le vivant, sont l’émanation, est tout à fait inadaptée au contexte africain. 
Dans les civilisations africaines, la semence qui incarne la continuité de la vie et sa reproductibilité, est un puissant vecteur culturel et non pas une vulgaire marchandise. Elle constitue le ciment des échanges entre les agriculteurs qui se partagent librement les expériences et les idées sur les semences paysannes.

Cette longue chaîne de transmission intergénérationnelle de connaissances paysannes est en voie de se rompre avec la logique des Droits des propriétés intellectuelle qui restreignent les droits naturels des agriculteurs.

On assiste donc aujourd’hui à la mise en place d’un système semencier qui vise à placer l’agriculture africaine sous le contrôle total des multinationales, à travers un système semencier qui criminalise les semences paysannes et les paysans eux-mêmes.

Qu’on ne s’y méprenne pas ! Les OGM n’ont pas été conçus pour lutter contre l’insécurité alimentaire en Afrique et dans le monde. Ils sont plutôt au service des intérêts mercantiles des grandes firmes biotechnologiques et agricoles. 
D’ailleurs l’argument de l’accroissement des rendements pour briser le cercle de la faim est vide de sens parce qu’en Afrique l’insécurité alimentaire est imputable à d’autres facteurs : l’extrême pauvreté constitue un obstacle qui prive les populations de jouir de leur droit à la nourriture, dans la mesure où elles n’ont pas toujours la possibilité d’acheter la nourriture sur le marché local même quand elle est disponible. L’enclavement et l’éloignement de certaines zones de forte production agricole qui occasionnent des pertes post-récoltes de denrées, constituent également un frein à la sécurité alimentaire. A cela, il faut ajouter, l’instabilité socio-politique et la faible gouvernance de nos Etats qui manquent de vision politique dans le domaine de la sécurité alimentaire. L’absence de vision politique en la matière a d’ailleurs fait le lit du libéralisme économique qui met à rude épreuve nos économies agricoles dont les produits subissent une concurrence déloyale de la part des produits occidentaux fortement subventionnés. En agissant sur ces paramètres, on est assuré de résoudre les problèmes.

L’autre argument qui est tout aussi vide de sens c’est la sécurité sanitaire des aliments transgéniques : certains scientifiques font croire que les OGM sont les aliments les plus sûrs au monde parce qu’ils subiraient une batterie de tests avant leur consommation. C’est même le contraire qui est vrai : en fait, c’est parce que les OGM ne sont pas des produits sûrs, et qu’ils font intrinsèquement peur, qu’on leur fait subir une batterie de tests. 
Au surplus, l’innocuité des OGM sur la santé humaine n’a pas encore été prouvée. Cependant, ce qui est probable, c’est que l’introduction de nouveaux gènes dans une plante destinée à la consommation est susceptible de générer chez l’homme des allergies, provoquer une intoxication ou même l’exposer à des pathologies graves.

Plusieurs études ont démontré que les OGM sont susceptibles d’avoir des effets néfastes sur la santé. Il y a l’étude du Professeur Gilles-Eric Seralini qui en son temps avait défrayé la chronique. Mais avant lui, il y a eu l’étude du Docteur Arpad Pusztai qui nous éclaire sur la toxicité et donc la dangerosité des OGM. Ces deux études et d’autres aboutissent aux mêmes conclusions suivant lesquelles, les OGM sont susceptibles d’exposer l’organisme humain à des pathologies graves. 
Dans le cas des PGM tolérants au Round Up contenant du Glyphosate, le risque de cancer est élevé dans la mesure où ce produit est « probablement cancérogène pour l’être humain ». C’est en tout cas ce que nous révèle l’OMS. En Argentine par exemple, des paysans témoignent avoir développé des maladies graves suite à l’inhalation de ce produit.

Il y a aussi les impacts sur l’environnement et la biodiversité. 
L’impact négatif le plus évident, c’est la réduction de la biodiversité avec la généralisation des monocultures qui vont de pair avec les cultures transgéniques. La culture des OGM entraîne une érosion et une réduction de la base génétique avec des déséquilibres écosystémiques. Or, dans la nature, les éléments de la biodiversité sont comme des chaînons qui s’emboîtent harmonieusement les uns dans les autres. La disparition d’un seul élément de ce chaînage peut donc conduire à des catastrophes.

Sous l’effet de la pollinisation, les OGM ont aussi la capacité de coloniser d’autres plantes. Cette possibilité n’est plus une vue d’esprit parce que cela a été bien illustré dans l’affaire Percy Schmeiser. Les gènes modifiés, une fois libérés dans la nature, vont se croiser avec des gènes d’une autre nature avec le risque d’induire des effets inattendus sur l’environnement et la biodiversité. Les coûts inhérents à de tels accidents seraient insupportables pour la simple raison que les dommages liés à l’environnement et la biodiversité sont en général irréversibles. 
Les sols n’échappent pas à la pollution génétique. De nombreuses cultures Bt sécrètent leur toxine de la racine vers le sol et les résidus contenant cette toxine restée active, peuvent avoir des effets néfastes sur l’écosystème du sol. Au Burkina Faso, si les impacts du coton sur le sol n’ont pas encore été mesurés, certains paysans ont néanmoins constaté qu’habituellement, après les récoltes, les termites s’attaquent aux tiges sèches des cotonniers. Dans le cas du coton Bt, ces tiges repoussent systématiquement les termites. Il faut donc craindre le pire, surtout quand on sait que les Etats africains ne sont pas apprêtés pour faire face à de telles catastrophes écologiques.

Pour le cas des PGM tolérantes aux herbicides, leur toxicité sur les écosystèmes ne fait l’ombre d’aucun doute. Ils détruisent aussi bien les populations cibles que des populations non cibles. C’est particulièrement le cas du Round Up. De plus, l’efficacité de ce produit dans l’élimination des mauvaises herbes est limitée puisqu’au bout d’un certain temps, ces mauvaises herbes vont commencer à développer une forme de résistance qui obligera les agriculteurs à appliquer des surdoses de ce produit.

C’est un cercle vicieux qui appauvrit les paysans…