L’AGRO-ECOLOGIE EN AFRIQUE

L’agro-écologie, la solution soutenable pour sortir l’Afrique de l’ornière de la faim…

Par Jean-Paul SIKELI, Secrétaire Exécutif de la COPAGEN

1.2.- Un constat amer : Le monde sous la tyrannie de la faim

Le problème de la faim se pose avec une extrême acuité dans le monde où près d’un milliard de personnes subissent de plein fouet le martyr de la faim. Plus du double souffrent chroniquement de malnutrition, sous forme diverse dont la plus répandue est le manque de fer, mais aussi de carences en vitamines A et C ou des déficits en iode.

Deux facteurs ont joué un rôle déterminant dans l’incapacité des nations à réduire de façon significative la faim et la malnutrition. Le premier est celui du désintérêt pour l’agriculture depuis le début des années 1980. Ce manque d’intérêt est manifeste aussi bien dans les discours des chefs de gouvernements que dans les discours des investisseurs privés. Le second est l’idée que la question de la faim se résumerait essentiellement à un déficit calorique, et que l’on pourrait la combattre efficacement simplement en augmentant la disponibilité de nourriture par personne sans tenir compte du caractère adéquat des régimes alimentaires .

1.2.- Les conséquences désastreuses de l’agriculture industrielle

Les émeutes de la faim de 2008 constituent la preuve éloquente de l’échec du système alimentaire international qui a fini par montrer ses limites. Cette crise nous rappelle constamment à quel point le droit à l’alimentation, au-delà des beaux discours, demeure encore une utopie dans de nombreux endroits du globe.

Si la révolution verte a permis une augmentation significative de la productivité en Amérique latine notamment, elle s’est accompagnée en retour de conséquences graves. En effet, elle a conduit à une extension des monocultures et, partant, à une baisse importante de la biodiversité agricole. L’utilisation excessive d’engrais chimiques a également entrainé la pollution des eaux potables et l’augmentation de leur teneur en phosphore et des apports de phosphores dans l’océan.

Les modes de production agro industriels vont de pair avec une remise en cause des modes de vie des communautés vivant dans les zones rurales et la révolution verte l’a confirmé. On s’en souvient, la révolution verte avait induit de profonds changements culturels et sociaux et entraîné un exode rural massif et avec lui, une perte des savoirs et des savoir-faire traditionnels. Pour la majorité des agriculteurs, les profits des débuts se sont bientôt transformés en dettes et nombre d’entre eux, dans l’incapacité d’y faire face, se sont donné la mort.

Les répercussions des modes industriels de production agricole qui peuvent être les plus dévastatrices viennent certainement de leurs contributions à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Au total, on estime à environ 15 % de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre, la portion contributive de l’homme, sous la forme d’hémioxyde d’azote provenant de l’engrais azotés organiques et inorganiques, de méthane dégagé par les terres inondées des rizières et par le bétail et de dioxyde de carbone… De plus, la production d’engrais, d’herbicides et de pesticides, le labour, l’irrigation et la fertilisation, ainsi que le transport, le conditionnement et la conservation des aliments nécessitent des quantités considérables d’énergie, qui sont à l’origine de 15 à 17 % de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine imputable aux systèmes alimentaires .

2.1.- Le contrôle des ressources de l’Afrique, un agenda caché

Devant ces données, comment continuer à attendre des solutions durables de ceux qui ont choisi de faire de la faim dans le monde, un juteux commerce . Assurément, derrière la rhétorique maintes fois ressassée de l’impérieuse nécessité de l’augmentation de la productivité comme condition sine qua non à l’éradication de la faim dans le monde, réside le piège du contrôle de l’agriculture et de l’alimentation par une poignée de multinationale.

De fait, l’Afrique est devenue depuis peu, la cible de certaines agences et officines internationales qui tirent les ficelles dans la reconfiguration des politiques et réglementations foncières et semencières . Il s’agit, en toile de fond, de faciliter à terme, la privatisation à grande échelle des ressources de l’Afrique.

Faut-il en être conscient, les initiatives telles qu’AGRA et la Nouvelle Alliance du G8 pour la sécurité alimentaire et la nutrition, n’ont pas pour vocation de sortir l’Afrique de l’ornière de la faim. Bien au contraire, elles visent à imposer au monde en général et à l’Afrique en particulier un modèle agricole et alimentaire uniforme aux conséquences désastreuses, dont l’aboutissement sera la spoliation des terres des communautés et l’introduction des OGM dans nos champs et dans nos assiettes.

2.2.- Les changements climatiques : de fausses solutions à un vrai problème

Même si une minorité tente de minimiser la portée des conséquences des changements climatiques sur la qualité de notre vie, il est évident que le monde ou du moins la communauté internationale semble avoir compris l’extrême gravité du problème. Cela est d’autant plus vrai que cette problématique figure désormais en pôle position des agendas politiques, tant au plan national qu’au plan international.

Pourtant, ici aussi les solutions proposées sont décevantes. Depuis peu, les Nations Unies s’échinent à vendre un nouveau paradigme agricole dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques : l’Agriculture intelligente face au climat (Climate-Smart agriculture ). 
En effet, une sorte de pacte armé a été scellé autour de ce concept qui devait donner naissance à une alliance lors du Sommet sur le Climat du 23 septembre 2014 organisé à New York par le Secrétaire général des Nations unies. Pour les promoteurs de ce concept, l’Agriculture intelligente face au climat (Climate-Smart agriculture « augmente la productivité et la résilience (adaptation) des cultures de manière durable, favorise la réduction/ élimination des gaz à effet de serre (atténuation), améliore la sécurité alimentaire nationale et contribue à la réalisation des objectifs de développement du pays ».

Mais à bien y regarder, on se rend compte que l’Agriculture intelligente face au climat (Climate-Smart agriculture) est un paravent pour introduire les OGM dans l’agriculture et l’alimentation africaine. Le professeur Calestous Juma avait déjà levé le lièvre en affirmant lors d’une conférence que, l’Afrique avait besoin des OGM pour conjurer les effets pervers des changements climatiques dans l’agriculture. 
La COPAGEN lui avait répondu à ce propos que « l’Afrique n’avait nullement besoin des OGM, même pas pour faire face aux changements climatiques » .

La plupart du temps, ceux qui proposent des solutions inadéquates au problème des changements climatiques ignorent ou feignent d’ignorer le lien étroit qui existe entre les systèmes alimentaires basés sur l’agro-industrie et ce phénomène. Or, il est clair que « la manière dont nous produisons notre nourriture et les étapes traversées avant d’arriver sur notre table sont aussi responsables des émissions des gaz à effet de serre selon les conclusions d’une étude du GIEC » .

On assiste donc à une instrumentalisation du problème des changements climatiques dans l’agriculture devenu le cheval de troie des biotechnologies modernes agricoles.

Ne serait-il pas temps de recourir à des solutions plus durables ?

2.3- L’agro-écologie pour affranchir l’Afrique du joug de la faim

Face aux solutions indécentes proposées pour faire face au péril de la faim, des voix discordantes s’élèvent de plus en plus pour proposer les leurs. En effet, le problème de la faim est bien trop complexe et la question agricole et alimentaire bien trop sérieuse pour les restreindre au seul aspect de la productivité. A vouloir limiter le problème de la faim à la seule question de la productivité, on court le risque par simplification des choses, de perpétuer les erreurs du passé.

Fort heureusement, une partie de l’humanité semble s’en être rendue compte, tant et si bien que depuis quelques années on propose des paradigmes qui sont en rupture avec l’agriculture industrielle. Ainsi, l’agro-écologie a le vent en poupe et fait l’objet d’un intérêt croissant de la part de la communauté internationale. En avril 2008, réunie à Johannesburg, une communauté internationale de 400 scientifiques appelait, au travers d’un rapport (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development, 2009) « à soutenir les petits paysans et intensifier les recherches en agro-écologie». En décembre, l’ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation en a fait son cheval de bataille. Pour Olivier de Schutter, « il faut changer de cap, les recettes anciennes ne valent plus aujourd’hui. Les politiques de soutien à l’agriculture visaient à orienter l’agriculture vers l’agriculture industrielle ; il faut à présent qu’elles s’orientent vers l’agro écologie partout où cela est possible » .

En juin 2011, la FAO publiait un guide opérationnel en la matière, intitulé « comment produire plus et mieux ».

La société civile mondiale n’est pas restée en marge de cette mouvance. Sur le continent noir par exemple, l’Alliance pour la souveraineté Alimentaire en Afrique (AFSA), s’est assignée comme mission, de faire la promotion de l’agro-écologie, en vue de rompre définitivement le cercle vicieux de la faim et en finir avec cette malédiction.

2.4.- Qu’est-ce que l’agro-écologie

L’agro-écologie renvoie à un ensemble de techniques agricoles et agronomiques qui limitent la dépendance des paysans vis-vis des intrants externes. En cela, l’agro écologie est un système de production agricole aux antipodes de l’agriculture industrielle intensive, productiviste et hautement chimique. 
Elle tient compte des processus écosystémiques naturels, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans l’agriculture conventionnelle issue de la révolution verte où l’usage des intrants chimiques reste la norme.

Si l’agriculture industrielle repose sur la simplicité et l’uniformité, il en va certainement différemment de l’agro-écologie qui repose sur la complexité et la diversité, en mettant suffisamment en perspective les trois piliers de la durabilité : viabilité environnementale, compétitivité économique, équité sociale.

Ici on s’intéresse certes à l’homme qui cultive, mais également au milieu dans lequel il produit. Ce n’est pas seulement le fruit de la production qui permet de faire vivre, qui est l’objet d’attention, mais tous les éléments de la chaîne, y compris le sol. « Occupe-toi du sol et tout ira bien », dit un proverbe paysan .

L’agro-écologie repose sur un certain nombre de principes universels clés à savoir : 
– L’amélioration, le renouvellement de la biomasse et l’optimisation de la disponibilité des nutriments et l’équilibre des flux de nutriments ; 
– La recherche de conditions des sols favorables pour la croissance de la plante, particulièrement par la gestion de la matière organique, la couverture des sols et l’amélioration de l’activité biologique des sols ;
– La minimisation des pertes en énergie solaire, en air et en eau par la gestion du microclimat, la récupération des eaux et la gestion du sol, à travers une augmentation de la couverture des sols ; 
– La promotion de la diversification génétique et des espèces de l’agro écosystème dans le temps et dans l’espace ; 
– La valorisation des interactions biologiques bénéfiques et les synergies entre des éléments issus de la biodiversité, pour mettre en avant les processus et les services écologiques clés ; 
– La valorisation des savoirs et savoir-faire paysans et la réduction des dépendances externes qu’il s’agisse d’intrants, d’énergie ou de techniques inappropriées ; 
– La production pour le marché local en favorisant les circuits courts.